Difficultés d’accès humanitaire au gouvernorat yéménite d’Ad Dali’

Les travailleurs humanitaires disent continuer de rencontrer des difficultés à obtenir un accès ininterrompu au gouvernorat d’Ad Dali’ dans le sud du Yémen, où les affrontements opposant le gouvernement aux militants séparatistes depuis décembre 2013 ont coûté la vie à une quarantaine de civils.

D’après le gouvernement, des attaques ciblant les routes de ravitaillement et les infrastructures de l’armée, perpétrées par des groupes armés rattachés à al-Hirak al-Janubi (« le mouvement sudiste », une coalition sans leader de groupes indépendantistes connue sous le nom de « Hirak »), sont à l’origine d’affrontements.

De leur côté, les représentants d’al-Hirak démentent tout recours à la violence. Ils prétendent que la 33e brigade blindée – l’unité militaire stationnée dans la région – mène une campagne visant à étouffer l’opposition, en bombardant des zones densément peuplées de manière inconsidérée et en tirant sur des civils désarmés.

Au moins 20 villages, cumulant une population d’environ 45 000 personnes, sont la cible « fréquente de bombardements ou d’attaques violentes », selon les chiffres publiés par le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA).

La mission des Nations Unies chargée d’évaluer les besoins humanitaires n’a toujours pas obtenu l’autorisation de pénétrer dans le gouvernorat d’Ad Dali’.

Les travailleurs humanitaires ont exprimé leur préoccupation quant à l’impact du conflit sur les populations locales - quelque 440 000 personnes vivraient dans les zones touchées par le conflit à Ad Dali’ - en particulier s’agissant de la disponibilité alimentaire et des infrastructures de santé. Au moins quatre hôpitaux ont été bombardés, selon le Haut-Commissaire des Nations Unies pour les droits de l’homme.

Environ 8 000 personnes ont été déplacées par le conflit, selon les estimations de  l’OCHA. En janvier, 1 000 personnes ont été contraintes de fuir un même village, Al Wabh, à la suite de bombardements nourris. 

Abdulfattah Mohammed al-Jadi, qui a récemment fui Ad Dali’ pour rejoindre Aden avec sa famille, a décrit une situation chaotique ayant forcé les habitants de la région au départ. « Les attaques sont quotidiennes », a-t-il dit. « Les tirs, les bombardements… Vous ne faites qu’attendre la mort. » Parfois, a-t-il dit, la ville est bombardée du lever du jour jusqu’au petit matin du lendemain.

« L’un de mes amis roulait à moto avec son fils », a-t-il dit. « On leur a tiré dessus et ils sont morts tous les deux. Son fils avait six ans. » L’ami de M. al-Jadi s’appelait Fadhl Ali Abdullah, et son fils Nasser.

La fille de M. al-Jadi, Hayya, se recroqueville encore au son des feux d’artifice. « Il y a la guerre », a dit la fillette de 10 ans. « Ils détruisent nos maisons, nos écoles. J’ai peur. Je ne veux pas rentrer. »

Le dernier bilan fait état de six enfants morts.

« Ce que nous constatons à [Ad] Dali’, c’est que la proportion de femmes et d’enfants mutilés ou tués sur le nombre total de victimes est bien supérieure que dans les conflits du reste du pays », a dit Julien Morcom-Harneis, représentant résident pour le Yémen du Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF). Tant l’armée qu’al-Hirak, dit-il, « devraient s’assurer que les femmes et les enfants soient épargnés par ce conflit ».

Le Yémen est actuellement le théâtre de nombreux conflits qui menacent la transition politique. Dans la province d’Amran, au nord, les  affrontements ont déplacé entre 20 000 et 30 000 personnes depuis octobre ; des violences interconfessionnelles à répétition ont lieu plus au nord ; et le gouvernement combat Al-Qaïda dans le sud.

« Des attaques indiscriminées et disproportionnées »

Certains groupes locaux de défense des droits de la personne ont suggéré que l’armée s’était rendue coupable de violations des droits de l’homme. Le Haut-Commissaire des Nations Unies pour les droits de l’homme, Navi Pillay, et le Conseil de sécurité des Nations Unies ont exprimé leur inquiétude quant aux agissements de l’armée. « Les revendications de l’armée yéménite, qui prétend avoir subi les tirs de groupes armés et dénonce les attaques dont ses bases auraient été la cible, ne suffisent pas à justifier le recours à des attaques indiscriminées et disproportionnées », a dit M. Pillay dans un communiqué en date du 26 février.

Le 27 décembre 2013, des soldats de la 33e brigade blindée ont ouvert le feu lors de l’enterrement, dans une école d’Ad Dali’, d’une importante figure d’al-Hirak. Quinze civils ont été tués, dont deux enfants. L’armée affirme que les véhicules blindés ayant ouvert le feu sur l’assistance avaient été attaqués par des militants armés – une revendication démentie par les personnes présentes à la cérémonie.

Human Rights Watch (HRW) a  demandé au président Abd Rabbo Mansour Hadi de divulguer les résultats de l’enquête sur l’attaque qu’il avait lui-même diligentée. « À moins que l’enquête ne prouve le contraire, il y a des raisons de s’inquiéter, car cela ressemble beaucoup à une violation [des droits de l’homme] », a dit Belkis Wille, un chercheur du HRW basé à Sana’a. 

Les déclarations du type de celles de M. al-Jadi, selon lesquelles l’armée aurait ouvert le feu sur des civils désarmés, sont difficiles à corroborer, « mais nous avons entendu dire que ça arrivait », a dit M. Wille. « Si c’était le cas, cela constituerait une sérieuse violation du droit de la guerre et potentiellement une sérieuse violation des droits humains de la part du gouvernement yéménite. »

Accessibilité

Pendant ce temps, les organisations humanitaires travaillant au Yémen cherchent à négocier l’accès à la région pour évaluer l’impact des affrontements sur la population locale. Mais il s’est avéré très difficile de pénétrer dans Ad Dali’, même avec l’approbation du gouvernement (les journalistes d’IRIN ont tenté de rejoindre Ad Dali’ à plusieurs reprises en février, mais il leur a été dit à plusieurs reprises que c’était trop dangereux). « Les services de sécurité du gouvernement nous disent que la zone est risquée, ce qui explique les difficultés d’accès », a dit M. Morcom-Harneis.

D’après les organisations travaillant sur place, le problème est en partie dû au fait que Sana’a est incapable de garantir la sécurité de la région car le commandant de la 33e brigade blindée, Brig-Gen Abdullah Dabaan, échappe à son contrôle.

Les Nations Unies espèrent pouvoir pénétrer dans Ad Dali’ sous peu malgré une tentative avortée début mars. « Nous sommes en relation avec le gouvernement pour déterminer comment nous y prendre et nous devrions pouvoir y accéder la semaine prochaine environ », a dit M. Morcom-Harneis. « En tant que travailleurs humanitaires, nous connaissons les risques d’intervenir dans un environnement aussi complexe, et nous sommes prêts à le faire, mais ça se négocie. »

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