Gaza sous les eaux usées

Lorsque Hamdi Al Shami, 54 ans, s’est réveillé le 11 décembre, sa rue était une fois de plus envahie par plus de deux mètres d’eaux usées non traitées. Ces cinq dernières semaines, le quartier densément peuplé de Zeitoun, à Gaza, a connu plusieurs inondations de ce genre.

Le 13 novembre, plus de 35 000 mètres cubes d’eaux usées non traitées se sont déversés dans les rues de Zeitoun du fait d’une panne de sa station de pompage, affectant plus de 3 000 personnes du voisinage. Alors que le nettoyage des dégâts était en cours, le quartier a de nouveau été inondé – par un volume d’eau environ deux fois supérieur – en raison des pluies violentes qui se sont abattues sur la bande de Gaza entre le 11 et le 15 décembre. Dans la ville de Gaza, l’une des zones les plus sévèrement touchées, la municipalité a estimé à plusieurs centaines de milliers de mètres cubes le volume d’eaux usées et d’eaux de pluie ayant débordé des stations de pompage et des bouches d’égout pour se déverser dans les rues et les habitations.

« C’était horrible. Nous avons perdu quantité de choses lorsque les eaux usées ont surgi de partout autour de nous – des portes, des bouches d’égout et des lavabos. C’est impossible à oublier », a dit M. Al Shami, à propos de l’inondation du mois de novembre.

Cette inondation a été attribuée à une combinaison de facteurs, notamment aux pannes de courant perturbant le bon fonctionnement des stations de pompage de la ville et au manque de rendement, de pièces de rechange et d’installations résultant des sept années de blocus imposées à Gaza. À l’époque, il avait été dit aux habitants qu’un raccordement rapide au réseau israélien éviterait la survenue de nouveaux problèmes. Mais avec les pluies récentes, la situation du quartier de M. Al Shami s’est aggravée : les eaux usées et les eaux de pluie l’ont paralysé pendant plusieurs jours.

« Ça a recommencé, mais plus fort cette fois », a dit M. Al Shami le 12 décembre. « À chaque heure qui passait, le niveau de l’eau montait. C’était incroyable. On a appelé les équipes de secours pour qu’elles viennent nous aider avant qu’il ne soit trop tard. »

« Ce n’était pas simplement l’électricité le problème ; nous n’avions plus d’eau propre ou de quoi satisfaire nos besoins de base », a-t-il ajouté.

La municipalité de Gaza a estimé qu’avec les pannes de courant et la pénurie de pompes, drainer et nettoyer les rues prendrait jusqu’à deux semaines. Elle a fait venir des pompes à eau d’autres quartiers, et agrandir le bassin artificiel de la rue Nafaq pour accélérer le processus.

Selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA), les inondations ont affecté 21 000 personnes, dont plusieurs milliers ont dû chercher refuge auprès des écoles ou chez des proches pendant plusieurs jours. Cette tempête, la plus violente que le Moyen-Orient ait connue depuis des décennies, a fait deux morts et 108 blessés, essentiellement dans le sud de Gaza, rapporte l’OCHA.

L’OCHA a annoncé que Gaza avait reçu 75 pour cent de sa moyenne de précipitations saisonnières en quatre jours. Les estimations du ministère de l’Agriculture vont même plus loin, en évoquant 111 000 000 mètres, soit 92 pour cent de la moyenne des précipitations saisonnières.

Réponse humanitaire

Ces derniers jours, les habitants ont progressivement réinvesti leurs maisons endommagées par les inondations, mais la tempête a exacerbé les problèmes préexistants d’eau, d’assainissement et d’hygiène (WASH) causés par les coupures d’électricité et la pénurie de carburant.

Ahmed Yaqubi, consultant en gestion des ressources en eau auprès de l’Autorité palestinienne de l'eau (Palestinian Water Authority, PWA), a dit à IRIN que les infrastructures gazaouies n’étaient pas aptes à gérer de telles quantités d’eau de pluie. Les incessantes coupures de courant et pénuries de carburant ont entravé les efforts de drainage de l’eau, provoquant des inondations à divers endroits, notamment dans la ville Gaza.

« Suite à ça, les inondations récentes ont eu un impact sur l’environnement, la santé et l’économie à Gaza. Par exemple, l’eau de pluie ne cessait de se mélanger aux eaux usées, ce qui laisse craindre d’éventuels problèmes sanitaires », a dit M. Yaqubi.

À l’heure actuelle, les organisations humanitaires évaluent les besoins et sollicitent l’aide des bailleurs de fonds.

Selon l’Office des eaux des municipalités de la côte de Gaza (Coastal Municipalities Water Utility, CMWU) et la municipalité de Gaza, les besoins les plus urgents concernent notamment des pompes à eau mobiles et des groupes électrogènes - dont bon nombre ont été endommagés par la tempête de la semaine passée – ainsi que du carburant et des pièces de rechange pour les réparations et la maintenance. À plus long terme, des installations de gestion de l’eau plus vastes et plus développées sont également nécessaires.

Cette année, la procédure d’appel global pour l’aide humanitaire a été financée à environ 63 pour cent (252 millions de dollars sur les 401 millions requis). Le manque de financement touche particulièrement le secteur WASH, dont les objectifs ne sont financés qu’à 31 pour cent environ.

Coupures de courant

Vivre dans le voisinage immédiat de la station locale de pompage des eaux usées n’a jamais été un problème pour M. Al Shami avant le mois dernier, lorsqu’en raison d’une grave pénurie d’électricité – provoquée par la fermeture de la seule centrale électrique de Gaza - les 291 unités de gestion de l’eau et de traitement des eaux usées du territoire de Gaza ont dû recourir à des groupes électrogènes de secours. Depuis, des trop-pleins d’eaux usées ont été rapportés à différents endroits, et d’importants risques de débordement menaçaient d’autres zones.

Pour l’OCHA, il s’agit de « l’une des crises énergétiques les plus graves de ces dernières années, avec le risque de sérieuses ramifications humanitaires ». 

Human Rights Watch a dit que la pénurie de combustible touchant Gaza et les coupures de courant qui en résultent augmentaient « le risque d’une crise sanitaire de grande ampleur ».

Dans le cadre d’une opération de répression visant les activistes du Sinaï, les autorités égyptiennes ont fermé la plupart des tunnels qui servaient à faire passer illégalement du carburant bon marché à Gaza, suite à quoi la centrale électrique n’a plus trouvé à se fournir à un prix abordable. Elle a fermé  le 1er novembre, avant de rouvrir 45 jours plus tard grâce à l’intervention de bailleurs de fonds. Les coûts d’exploitation des groupes électrogènes privés sont également montés en flèche.

Le carburant continue d’entrer à Gaza par les tunnels restants, mais en faible quantité, moins de 20 000 litres par semaine selon des estimations datant de novembre, alors que près d’un million de litres arrivaient chaque jour avant le mois de juin.

Les coupures de courant de ces sept dernières semaines ont généralement duré entre 12 et 16 heures à chaque fois, laissant bon nombre des 1,7 million de Gazaouis sans accès aux services d’eau potable, d’assainissement et d’hygiène de base, ont dit les organisations humanitaires et les groupes de défense des droits de l’homme.

En plus d’inonder les rues, les eaux usées sont déversées dans la mer dans des proportions bien supérieures à la normale, ainsi que dans les lagunes et les canaux à ciel ouvert. (Avant la crise de courant, 90 millions de litres d’eaux usées brutes ou partiellement traitées étaient déjà quotidiennement déversés dans la mer). 

Fin novembre, le gouvernement turc avait accepté de verser 850 000 dollars US pour financer l’équivalent de quatre mois de carburant destinés au fonctionnement des groupes électrogènes des usines de traitement et des hôpitaux. Cette mesure n’a pas encore réussi à faire cesser les inondations d’eaux usées, encore aggravées par les fortes pluies.

En réaction à la tempête, le Qatar a fait don de 10 millions de dollars pour financer le carburant nécessaire au fonctionnement de la centrale électrique pendant un mois, permettant ainsi sa réouverture mi-décembre. La centrale a progressivement repris ses horaires habituels qui, en temps normal, prévoient une coupure de huit heures affectant les différentes zones à tour de rôle.

Impact du blocus

Les risques sanitaires préoccupent Ashraf Bargout, un autre habitant du quartier de Zeitoun à Gaza. Plusieurs fois, il a vu ses enfants tomber dans l’eau sale, qu’il peine à nettoyer.

« Pourquoi personne ne répond à nos appels pour résoudre ce problème une bonne fois pour toutes ? Nous ne voulons pas assister à l’inondation de nos maisons, voir nos enfants se noyer ou tomber malades », a dit M. Bargout à IRIN.

Lorsque les eaux usées envahissent les rues, il envoie ses enfants chez des membres de la famille.

« Le monde attend-il une catastrophe pour réagir ? On craint le pire pour nos familles. Regardez autour de vous : comment nos enfants peuvent-ils vivre ou survivre, ou comment peut-on mener une vie normale avec ces inondations ? »

Le CMWU a exhorté la communauté internationale à soutenir les efforts d’aide aux Gazaouis pour l’hiver. La réparation des équipements endommagés est entravée par le manque de pièces de rechange, en raison des difficultés à faire entrer des marchandises à Gaza depuis Israël, rapporte son personnel. L’office à commencer à distribuer un peu de carburant aux municipalités afin de faire tourner les principaux services.

En tant que représentant du Quartet diplomatique pour le Moyen-Orient, Tony Blair a appelé à des actions rapides en faveur d’une solution durable. Il a encouragé le gouvernement israélien à rouvrir les passages de Gaza et à autoriser le mouvement de marchandises et de personnes pour réhabiliter son économie.

« L’impact de la tempête a renforcé l’urgence d’une intervention immédiate si l’on veut éviter une catastrophe humanitaire dans la bande [de Gaza], et a de nouveau illustré la nécessité d’une solution plus durable aux problèmes de [ses] habitants », a-t-il dit.

Et la situation pourrait bien se détériorer.

« C’est le début de la saison et d’autres vagues sont attendues. Une action urgente s’impose si l’on veut éviter de nouveaux problèmes », a dit à IRIN M. Yaqubi, de l’Autorité palestinienne de l’eau.

Une vision stratégique devrait être développée pour gérer ce type de situations, a-t-il dit, notamment des projets de collecte des eaux de pluie - comme le forage de puits en bord de route et la création de bassins de collecte destinés au stockage de l’excédent d’eau pour l’aquifère - en plus de l’entretien et du nettoyage régulier du système de drainage.

Restriction drastique des services d’eau

« Les eaux usées ne sont pas notre seul problème », a dit M. Bargout. « Chez nous, nous n’avons l’eau que durant quelques heures tous les deux ou trois jours. N’est-ce pas ironique ? Tandis que nous attendons l’eau courante, les eaux usées remontent du lavabo et de partout. »

Avant la tempête, en raison de la crise de courant, seuls 15 pour cent de la population de Gaza recevait de l’eau à usage domestique de manière quotidienne. Vingt pour cent en recevaient tous les deux jours, 25 pour cent tous les quatre jours, et 40 pour cent tous les trois jours. Lorsque l’eau est disponible, ce n’est généralement que pour cinq ou six heures.

Les 25 petites unités de dessalement utilisées pour fournir en eau quelque 160 000 Palestiniens à Gaza sont elles aussi affectées par la pénurie de carburant : leur production a chuté de 75 pour cent.

L’eau est un sujet délicat à Gaza, dont le principal aquifère est sans cesse plus pollué par les intrusions d’eaux usées et d’eau de mer.

Le réseau des ONG palestiniennes (PNGO) et les organisations locales de défense des droits de l’homme pointent du doigt les politiques de blocus israéliennes, ainsi que les autorités palestiniennes : « Aucun des deux gouvernements à Ramallah et Gaza n’a pris la moindre mesure efficace pour surmonter cette crise et ses conséquences, si bien que tous les services quotidiens de base requis par la population se sont dégradés de façon catastrophique », a dit le PNGO.

Amnesty International a exigé qu’Israël lève immédiatement son blocus sur la bande de Gaza pour permettre la livraison inconditionnelle de carburant et d’autres fournitures essentielles.

« Depuis juin 2007, date du durcissement du blocus israélien, les infrastructures gazaouies n’ont pas su répondre aux besoins de base des habitants en matière d’énergie, d’eau et d’assainissement. Elles étaient déjà médiocres du fait de restrictions antérieures imposées par Israël et de plusieurs décennies de négligence », a dit l’organisation.

Elle a également appelé les autorités égyptiennes à faciliter la construction de nouvelles lignes électriques pour accroître la fourniture électrique de la bande de Gaza. Les autorités palestiniennes et israéliennes doivent travailler main dans la main à la recherche d’une solution durable à la crise du carburant, a-t-elle dit.

Dans le même temps, M. Al Shami a dit qu’il prenait des précautions supplémentaires pour éviter que sa maison soit de nouveau inondée.

« Personne ne sait ce qui peut encore arriver », a-t-il dit.

ad/jj/rz-xq/amz