La crise cachée : les bidonvilles urbains

À Mathare, un vaste bidonville de Nairobi, la capitale du Kenya, des enfants vêtus de haillons jouent avec les eaux usées qui s’écoulent d’une canalisation percée. Dans l’allée bordée de cabanes de tôle et de bois, des habitants regroupés autour d’un kiosque de nourriture installé sur la canalisation se régalent avec du poisson fumé. À quelques pas de là, une femme fait frire des morceaux de pommes de terre sur un feu à ciel ouvert.

Des fils électriques dénudés pendent à l’intérieur des abris. Les habitants sont conscients du danger, mais ils n’ont pas le choix. Les bidonvilles ne sont pas raccordés au réseau électrique national et ils risquent de ne jamais l’être. Un point de vente d’eau a été installé à côté de deux latrines sales et mal construites.

« La crise liée à l’insuffisance des infrastructures, à la surpopulation, au manque de ressources et à l’insuffisance des installations sanitaires est exacerbée par le lourd fardeau de la maladie et de la morbidité, qui se traduit par un taux élevé de malnutrition chez les enfants et les personnes âgées, par un taux élevé de maladies transmissibles - comme la typhoïde, le paludisme, la dysenterie et la tuberculose - et par le fait que la plupart des familles n’ont pas les moyens de se faire soigner. Les structures de santé offrent des services limités, elles sont mal équipées et elles manquent de personnel », a dit à IRIN Bessie Nikhozi, gestionnaire adjointe du programme des moyens de subsistance urbains et de la protection sociale pour Concern Worldwide.

Paul Odero, 27 ans, père de deux enfants, vit à Mathare. Il a dit à IRIN, « Ici, nous partageons tout, car personne n’a les moyens de s’acheter quoi que ce soit. Nous partageons les latrines, et ces personnes qui vendent de la nourriture près de la latrine n’ont pas d’endroit où installer leurs kiosques. Elles doivent s’installer près de cet endroit, parce que c’est là qu’il y a de la place ».

Il a ajouté, « Il n’y a d’endroit pour jeter les ordures, alors nous les jetons n’importe où. Parfois, on voit de jeunes enfants jouer avec des serviettes hygiéniques usagées, car les femmes et les filles qui les utilisent n’ont pas d’endroit où les jeter. Les enfants ont la diarrhée et beaucoup meurent ».

La maladie

En 2012, en l’espace de seulement six mois, au moins trois enfants sont morts électrocutés alors qu’ils jouaient avec des lignes raccordées au réseau électrique de manière illégale. La même année, un incendie lié à une installation électrique illégale a détruit 300 logements et fait des milliers de sans-abris.

Mary Muiruri, une agente de santé communautaire, a dit à IRIN que les décharges à ciel ouvert et les fumées qui en émanent ont causé l’apparition d’infections respiratoires qui sont endémiques.

« Quand on voit des jeunes enfants qui ont le nez qui coule, on ne peut pas dire que les mères n’en ont rien à faire. Cela les préoccupe, mais la mauvaise gestion des déchets entraîne des risques pour la santé et leurs enfants souffrent en permanence d’infections respiratoires. C’est très mauvais », a-t-elle dit.

« Cela paraît simple, mais bon nombre d’habitantes des bidonvilles ne peuvent pas aller travailler, car elles passent leur temps à s’occuper d’enfants malades. Ces personnes ne peuvent pas sortir de la pauvreté, car comment peuvent-elles avoir un revenu ? Elles sont très souvent malades à cause du manque d’hygiène », a dit Mme Muiruri à IRIN.

En 2010, l’organisation médicale internationale Médecins sans frontières (MSF) a indiqué que 40 pour cent des consultations étaient motivées par des pneumonies et des infections des voies respiratoires dans les centres de soins de Kibera, un bidonville de Nairobi.

On estime que 53 pour cent des personnes qui fouillent dans la décharge de Dandora, un autre bidonville, souffrent d’infections des voies respiratoires, de toux et d’asthme, selon Concern Worldwide.

Les quelques toilettes du bidonville de Mathare sont privées et il en coûte cinq shillings (0,06 dollar) pour les utiliser. Bon nombre des habitants n’ont pas les moyens de payer d’en assumer le coût quotidien.

« Chaque jour, les personnes extrêmement pauvres qui vivent dans les bidonvilles urbains comme Mathare sont obligées de compromettre leur bien-être à long terme pour assurer leur survie à court terme. Par exemple, elles décident de retirer leurs enfants de l’école, de s’engager dans des rapports sexuels transactionnels, etc. », a dit à IRIN Ann Marie Swai, coordinatrice responsable de l’alimentation, des revenus et des marchés pour Concern Worldwide.

Aujourd’hui, environ un milliard de personnes vivant dans les centres urbains habitent dans des zones défavorisées comme Mathare et n’ont pas ou peu accès aux services essentiels. Plus de 90 pour cent de la population urbaine des pays comme l’Afghanistan, le Tchad, l’Éthiopie et le Népal vit dans ces zones défavorisées, selon ONU-Habitat.

« Il est préoccupant que des personnes vivent dans des zones surpeuplées sans services de police ou sans électricité, cela soulève beaucoup d’autres questions – et particulièrement celle de la protection des femmes et des enfants. On leur fournit des services minimums, et ils font face à des défis humanitaires écrasants», a dit à IRIN Kyung-wha Kang, Coordonnatrice adjointe des secours d'urgence au Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA).

Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), les enfants qui vivent dans les bidonvilles de Nairobi ont deux fois et demi plus de risques de mourir avant l’âge de cinq ans que les enfants qui vivent dans d’autres parties de la ville.

Moses Owino, médecin du service de santé du district qui intervient à Mathare, a dit à IRIN que la nutrition des enfants et l’accès aux soins de santé sont un défi dans les bidonvilles urbains.

« Il y a beaucoup de jeunes mères qui ont à peine les moyens de nourrir leurs enfants, et cela veut dire que la malnutrition est très répandue chez les enfants de moins de cinq ans. Le centre de soins de santé a du mal à répondre à la demande. La prévalence du VIH y est plus élevée que la moyenne nationale. Les bidonvilles urbains sont confrontés à une crise sanitaire », a dit M. Owino à IRIN.

Selon Concern Worldwide, « La montée en flèche des prix des denrées alimentaires [a] fait basculer des personnes déjà désespérées dans une extrême pauvreté, et elles se retrouvent ainsi dans l’incapacité de nourrir leurs familles ou de payer les services de base comme les soins de santé, le loyer de leur logement et les frais de scolarité ».

L’organisation ajoute : « Sans terre ou sans moyens de cultiver leur propre nourriture, les habitants des bidonvilles dépendent entièrement des marchés [pour leur nourriture]. Le prix du maïs, une denrée de base des plus pauvres, a augmenté de 133 pour cent l’année dernière, alors que les revenus ont diminué de 21 pour cent, ce qui a contraint les familles à recourir à des mesures désespérées pour assurer leur survie ».

La criminalité

Beatrice Awuor, qui vit à Korogocho, un autre bidonville de Nairobi, n’a pas encore pu faire vacciner son bébé de six mois. Elle est malade et ne peut pas parcourir à pied les 10 km qui la séparent de la clinique la plus proche. Les attaques menées par les gangs et les agressions sont fréquentes, si bien que les travailleurs de santé communautaires qui vont de logement en logement pour administrer les vaccins n’ont pas accès au bidonville.

« Ils [les vaccinateurs] ne peuvent pas venir ici, car ces garçons [les criminels] les attaqueront. Nous sommes à leur merci et ils dépouillent les visiteurs qui viennent ici. Ils veulent qu’on leur donne de l’argent en échange de protection, et si on ne le fait pas, ils passent à l’attaque », a dit Mme. Awuor.

En raison du manque de travail, bon nombre de jeunes des bidonvilles se tournent vers le crime pour réussir à joindre les deux bouts.

Selon l’Institut des études sur le développement (Institute for Development Studies, IDS) : « Dans les bidonvilles, les problèmes du manque de présence policière, du chômage ou de l’absence de services découlent du sentiment d’impuissance des habitants des bidonvilles qui ont du mal à entrer en contact avec les autorités gouvernementales ».

Derrière cette violence se cache une crise, dit Aggrey Nyange, spécialiste de la planification urbaine de l’université de Nairobi : les déplacements liés aux crimes violents.

« Bon nombre d’habitants ont perdu leur logement à cause des bandes organisées et des éléments criminels qui vivent dans les bidonvilles. Certaines personnes sont devenues la cible de ces gangs et peuvent à peine accéder à leur logement. Peut-être ont-elles refusé de payer les frais de protection. La situation est triste, il faut la régler », a dit M. Nyange.

Il a ajouté : « Les gens parlent de violence et de criminalité, mais ils mentionnent rarement leur impact sur les [victimes].”

La résilience

Alors que les populations rurales migrent vers les centres urbains pour trouver de nouvelles opportunités économiques et du travail, la population des villes continuent à croître, et les gouvernements devront renforcer leurs efforts pour s’assurer que les infrastructures urbaines, comme les logements, sont adaptées aux villes qui connaissent une croissance démographique.

Mme Kang d’OCHA a dit à IRIN que « les implantations dans ces bidonvilles urbains sont souvent spontanées », et que les gouvernements des pays en développement comme le Kenya devront mettre en place des politiques et faire preuve de volonté politique « pour pouvoir suivre ces populations et leur fournir des services ».

Elle a ajouté que les normes établies par le gouvernement, comme l’exigence d’acquérir cinq acres de terres pour ouvrir un établissement d’enseignement reconnu par le gouvernement, sont « irréalistes et il faut les réexaminer pour permettre à autant d’enfants des bidonvilles que possible d’accéder à l’éducation ».

Il faut mettre en place de nouvelles initiatives pour renforcer la résilience des habitants des bidonvilles.

« Ils n’attendent pas les bras croisés. Bon nombre d’entre eux ont du mal à joindre les deux bouts, et les initiatives comme l’accès au crédit et le dialogue au niveau communautaire sont essentiels pour leur permettre de s’en sortir », a dit M. Swai de Concern.

« Lorsque nous les aidons à construire leur résilience en leur offrant accès à de meilleures opportunités de revenus, à la santé et à la nutrition, à l’éducation et aux services sociaux, nous les aidons à améliorer leur bien-être à long terme ».

Les organisations comme Concern Worldwide soutiennent les plus pauvres en leur offrant un meilleur accès aux services financiers et au capital, et en plaidant pour des politiques et des services de protection sociale adaptés ainsi que pour la mobilisation communautaire afin d’améliorer l’environnement de travail des petites entreprises dans les campements informels.

À ce jour, l’organisation a distribué des subventions en espèces à 14 000 habitants des bidonvilles urbains du Kenya par le biais de la technologie de la téléphonie mobile, et ses programmes de nutrition ont pour objectif de venir en aide à 225 000 enfants, femmes enceintes et mères allaitantes et à une population de base de 1,2 million de personnes dans les bidonvilles urbains.

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