Le Royaume-Uni, un modèle pour le financement privé des secours d’urgence

Le Comité britannique de gestion des urgences liées aux catastrophes (DEC), un organisme fondé il y a plus de 45 ans afin de convaincre les organisations humanitaires de collaborer plutôt que de se livrer concurrence pour récolter des fonds d’urgence, a à ce jour récolté plus de 60 millions de dollars à la suite de son appel de fonds en faveur des crues au Pakistan (indépendamment de l’aide publique britannique).



C’est la deuxième fois cette année, après le séisme en Haïti, que cette machine londonienne bien huilée se met en marche. Et ce modèle est adopté par de plus en plus de pays.



Selon Brendan Gormley, directeur exécutif du comité, les appels de l’organisme s'adressent au grand public, y compris aux personnes qui ne donnent pas régulièrement aux associations caritatives. « Lorsque les gens ont vu quelque chose de terrible à la télévision, ou en ont entendu parler à la radio, quand ils ont vu qu’il est possible de faire quelque chose pour y remédier, nous leur donnons les moyens d’agir facilement. C’est un service centralisé. Nous avons un seul numéro de téléphone, un seul site Internet, les banques reçoivent les fonds sans frais, et notre boîte postale est 999, le numéro des urgences au Royaume-Uni », a-t-il expliqué à IRIN.



En situation d’urgence, les organismes membres, dont Oxfam, la Croix-Rouge britannique, Concern et World Vision, peuvent continuer à recevoir des fonds de leurs propres donateurs, mais ils ne sont pas tenus de faire de la publicité pour obtenir des dons parallèlement à l’appel du DEC.



D’après Jeremie Bodin, directeur de la récolte de fonds d’urgence chez Save the Children Royaume-Uni, les organismes tirent parti d’une campagne publicitaire de grande envergure qu’ils n’auraient pas les moyens d’organiser individuellement. « L’appel télévisé est lancé gratuitement par les opérateurs de télévision. On voit vraiment la différence dans les sommes récoltées et les sommes qui ont dû être dépensées pour récolter ces fonds. Au cours des derniers appels lancés, nous avons constaté que nous recevions normalement entre deux et cinq fois plus que nos revenus normaux ». 



L’inconvénient, pour les organismes, c’est qu’ils perdent leur visibilité auprès du public. « Lorsque les gens donnent, on ne peut pas les recontacter, alors on passe à côté d’une occasion d’obtenir le soutien de nouveaux donateurs », a déploré M. Bodin.



Il n’est pas surprenant que tout organisme dont les campagnes viennent « se greffer » à celles du DEC fasse l’objet d’un ressentiment considérable. Le Fonds des Nations Unies pour l'enfance (UNICEF), par exemple, a lui aussi lancé un appel en faveur du Pakistan en Grande-Bretagne. « Nous perdons notre visibilité au profit d’autres organismes qui ne font pas partie du DEC », a déclaré M. Bodin à IRIN. « L’UNICEF, qui ne fait pas partie du groupe, fait de la publicité en ce moment. Evidemment, il en bénéficie énormément, tandis que nous [chaque organisme] sommes invisibles pendant la période où le DEC lance son appel ». 









« Si la BBC convient que la situation exige de lancer un appel sur le réseau, j’aime à penser que c’est une reconnaissance énorme »

En comparaison, l’appel lancé par Islamic Relief à l’occasion du Ramadan ne fait pas l’objet du même ressentiment ; les organismes reconnaissent que cette campagne avait été planifiée et financée bien avant les crues au Pakistan. Selon M. Gormley, cette campagne est un atout, et non un obstacle à l’appel collectif. « Islamic Relief est membre du DEC et nous l’avons encouragé à collaborer avec d’autres associations caritatives islamiques (Muslim Aid, Muslim Hands) pour assurer que le message sur le Pakistan soit diffusé au plus de monde possible. Chez les musulmans, le Ramadan est une période privilégiée pour donner ».



Rivalités



Compte tenu des rivalités observées au sein de la communauté humanitaire, les « dialogues énergiques », comme les appelle avec diplomatie M. Gormley, sont fréquents au sein du groupe. Ces dialogues portent en partie sur la répartition des fonds récoltés entre les organismes : « C’est probablement, a-t-il indiqué, l’un des éléments délicats de la famille du DEC ». La répartition est réalisée selon une formule fixe, reposant sur les dépenses effectuées par chaque organisme dans le cadre de ses activités humanitaires au cours des trois années précédentes : les sommes allouées vont de 20 pour cent pour les membres les plus importants à un minimum de trois pour cent.



L’autre question délicate porte sur les causes à cibler. Le séisme en Haïti et les crues au Pakistan ont donné lieu à des appels du DEC, mais pas la sécheresse au Niger. Certains organismes membres ont fortement fait pression en faveur d’un appel, mais selon M. Gormley, si le Niger remplissait deux des trois critères imposés par le DEC (les besoins y sont importants et les organismes membres sont en mesure d’y apporter une aide effective), le comité pensait que malgré la couverture efficace de la situation, assurée par la BBC ainsi que d’autres opérateurs, le public britannique n’était pas aussi « réceptif » à la question nigérienne.



Les opérateurs de télévision jouent un rôle essentiel dans le cadre de ces appels, de même que leur crédibilité. « Si la BBC convient que la situation exige de lancer un appel sur le réseau, j’aime à penser que c’est une reconnaissance énorme », explique Paul McCauley, conseiller de la BBC dans le domaine des appels caritatifs. « Bien sûr, ce gendre de drames échappe à tout contrôle, mais généralement ils arrivent à peu près deux fois par an. Lorsque nous lançons un appel au nom du DEC, il doit être tout à fait clair pour le public que nous n’agissons pas à la légère. C’est vraiment quelque chose de très important qui exige une aide immédiate ».



Mais pour lancer un appel télévisé, il faut des images, et des images qui touchent le cœur des spectateurs. Or, malheureusement pour le Niger, la pire famine observée dans le pays survient (inévitablement) après que la dernière graine de la récolte précédente a été semée, et alors que la nouvelle récolte, bien qu’elle soit loin d’être prête, apparaît déjà, verte et luxuriante. Et ce type de « famine verte » est une histoire particulièrement difficile à raconter en images.



En attendant, les images du Pakistan diffusées à la télévision montrent toute l’étendue de la destruction causée par les eaux de crues, à mesure que celles-ci se retirent, et le public britannique continue de donner.



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