La médecine traditionnelle en soutien à la lutte contre le sida

Encouragés par les résultats prometteurs d’une première expérimentation lancée il y a quelques années pour évaluer l’opportunité d’utiliser la pharmacopée traditionnelle dans le traitement de certaines infections opportunistes liées au VIH/SIDA, comme le zona ou les muqueuses rebelles, les autorités burkinabè s’apprêtent à lancer la deuxième phase de l’expérimentation.



L’essai, qui va être mené pendant un an auprès de 300 patients à l’hôpital Yalgado Ouédraogo de Ouagadougou, la capitale, a pour but d’évaluer l’innocuité et l’efficacité de traitements traditionnels pour certaines infections opportunistes liées au VIH/SIDA.



Selon Jean Baptiste Nikiéma, directeur général de la Promotion de la médecine et pharmacopée traditionnelles au ministère de la Santé, quatre produits ont déjà été validés depuis 2000, année de lancement de la première phase de l’expérimentation, menée auprès de 200 patients.



« La phytothérapie a deux buts », a expliqué à IRIN/PlusNews Sia Joseph Kaboré, chargé du traitement du sida au centre Saint Camille, où s’est déroulée la première phase de l’expérimentation. « [Les plantes médicinales peuvent] traiter des infections opportunistes, et [être] utilisées comme compléments nutritionnels et pour entraîner une ‘immuno-stimulation’, qui favorise donc la réaction immunitaire de l’organisme ».



Aux yeux d’une population dont plus de 46 pour cent vit en dessous du seuil de pauvreté, selon les Nations Unies, la médecine traditionnelle présente également l’avantage d’être moins onéreuse que la médecine moderne : un traitement traditionnel contre les muqueuses rebelles – répandues chez les personnes vivant avec le VIH – coûte 5 000 francs CFA (11 dollars), par exemple, contre environ 30 000 francs CFA (35 dollars) pour les médicaments vendus en pharmacie.



Pour un patient séropositif, se maintenir en bonne santé est un moyen de retarder le moment où il lui faudra avoir recours aux ARV, et lorsqu’il a commencé à en prendre, d’aider son organisme à mieux résister au VIH.



« Dans un pays comme le Burkina Faso où il y a des carences nutritionnelles, le traitement ARV [antirétroviral] sur un terrain dénutri pose souvent problème », a noté M. Nikiéma. « Or la médecine traditionnelle offre la possibilité d’aider le patient à avoir un apport suffisant en certains éléments nutritifs ».



Martine Somda, présidente de R+, une association de lutte contre le sida au Burkina Faso, a ainsi eu recours à plusieurs reprises aux plantes médicinales. « Les compléments nutritionnels ont boosté mes CD4 [qui évaluent la résistance du système immunitaire] », a-t-elle expliqué.



Encadrer la pratique de la médecine traditionnelle


« L’expérimentation permet d’avoir des données suffisantes pour avoir une politique cohérente en matière [de pharmacopée], pour ne pas laisser les populations en déshérence aller consulter comme elles veulent et prendre n’importe quel produit »

Tout en insistant sur la nécessité de « rappeler aux malades que les plantes traitent les maladies opportunistes, et non le sida, pour lequel rien n'est encore venu remplacer les ARV », M. Nikiéma a estimé qu’il était impossible, en Afrique, « d’exclure l’utilisation des plantes médicinales dans la prise en charge des personnes vivant avec le VIH, parce que la médecine traditionnelle est dans la culture des Africains ».



Au Burkina Faso, environ 80 pour cent de la population a recours à la médecine traditionnelle comme première source de santé, selon le ministère de la Santé. Face à cette réalité, les autorités burkinabè de lutte contre le sida ont donc préféré intégrer la médecine traditionnelle, plutôt que l’écarter au risque de laisser les patients séropositifs aux mains de « charlatans ».



« L’expérimentation permet d’avoir des données suffisantes pour avoir une politique cohérente en matière [de pharmacopée], pour ne pas laisser les populations en déshérence aller consulter comme elles veulent et prendre n’importe quel produit », a expliqué M. Nikiéma, précisant que les malades soignés par la phytothérapie étaient ceux ayant encore un taux de CD4 élevé.



L’intégration de la médecine traditionnelle dans le traitement du VIH/SIDA permet aussi à l’Etat de sensibiliser en permanence les populations, afin d’éviter les dérapages – parfois involontaires, comme Jean Marie Tibo Compaoré, un tradipraticien travaillant avec le ministère de la Santé dans le cadre de cette intégration, en a fait l’expérience : il a dû fuir en Côte d'Ivoire en 2000, après qu'un article de presse le présentant abusivement comme pouvant guérir le sida eut provoqué un déferlement de malades dans son village.



Pour M. Nikiéma, ces efforts d’intégration et de sensibilisation ont porté leurs fruits. « Au début, beaucoup de malades venaient voir [les tradipraticiens], croyant qu'ils pouvaient soigner le sida avec les plantes. Mais ils ont maintenant compris que ce n'est pas le cas ».



Le plan stratégique de lutte contre le sida et les infections sexuellement transmissibles (IST) pour la période 2006-2010 prévoit, dans son volet prise en charge des personnes vivant avec le VIH, le renforcement à l’accès au traitement par les ARV et autres thérapies validées, parmi lesquelles celles issues de la médecine traditionnelle, a rappelé le docteur Aimé Bidiga, chef du département santé au Comité national de lutte contre le sida et les IST (CNLS/IST).



« Non seulement il faut intégrer [la médecine traditionnelle] mais il faut voit comment améliorer les produits des tradipraticiens, essayer de les [produire] sous forme beaucoup plus satisfaisante, sécurisante », a estimé M. Bidiga.



A ces fins, le CNLS/IST met à la disposition de la recherche environ sept millions de francs CFA (plus de 15 000 dollars) par an, grâce à un financement du Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme. Ces recherches sont également soutenues par le bureau Afrique de l’Organisation mondiale de la santé à hauteur de 25 millions de francs CFA (54 000 dollars) par an.



Les patients sont régulièrement suivis par des médecins qui, en fonction des pathologies, peuvent éventuellement les référer aux tradipraticiens, ces derniers faisant systématiquement de même en sens inverse. « Quand un malade vient chez nous, nous prenons son poids, on le renvoie chez un médecin, pour les [examens de suivi biologique] avant de commencer à le soigner », a expliqué M. Compaoré.



A la fin des années 90, neuf tradipraticiens travaillaient avec le ministère de la Santé, dans le cadre de ces efforts d’intégration. Ils sont aujourd’hui 25, sur les quelque 30 000 tradipraticiens répertoriés au Burkina Faso.



bo/ail