Prendre la sécurité alimentaire au pied de la lettre

A Tanandava, petit village du sud aride de Madagascar, deux cadenas défendent l’accès au bien le plus précieux de la communauté : les réserves de vivres de l’école du village ; deux personnes ont chacune la clé d’un des cadenas, et ne peuvent ainsi accéder aux réserves que lorsqu’elles sont ensemble.



« Cette nourriture est de loin notre bien le plus précieux », a expliqué à IRIN Jean-Louis Rafanomezantsoa, directeur de l’école du village. Les vivres leur ont été fournis par le programme d’alimentation scolaire du Programme alimentaire mondial (PAM), l’un des nombreux programmes d’aide humanitaire qui deviennent de plus en plus essentiels.



« Si nous n’en prenons pas soin, ils vont arrêter de nous aider », a déclaré M. Rafanomezantsoa, reconnaissant la contribution des bailleurs et l’aide du PAM, qui ont permis à la cantine scolaire de rester en service depuis qu’elle a ouvert ses portes, il y a 15 ans.



Aujourd’hui, la ration quotidienne de 115 grammes de riz, accompagnée de légumes secs et d’huile (et exclusivement réservée aux enfants) fait des envieux au village, après trois années de sécheresse consécutives.



La faim est un fléau courant dans la région d’Androy, dans le sud. Sur la route principale qui mène dans la région, deux gendarmes lourdement armés gardent deux sacs de 50 kilos de riz ; des « bandits » ont tenté de les voler alors qu’ils se trouvaient à l’arrière d’un camion du PAM en marche, expliquent-ils. 


«Cette nourriture est de loin notre bien le plus précieux. Si nous n’en prenons pas soin, ils vont arrêter de nous aider»

« [L’évaluation] rapide la plus récente, menée par le PAM en avril, a permis de confirmer que 100 pour cent des 160 foyers de l’échantillon, sélectionnés dans 16 communes frappées par l’insécurité alimentaire, étaient "gravement touchés par l’insécurité alimentaire" », a indiqué Krystyna Bednarska, directrice du PAM à Madagascar. 



Le riz, aliment de base national, est une denrée si précieuse qu’aucun risque n’est trop grand pour ceux qui cherchent à en obtenir, et les préoccupations de M. Rafanomezantsoa ne sont pas infondées. Le PAM a lui aussi dû renforcer la sécurité autour de ses entrepôts, depuis que l’un d’entre eux a été ciblés par des pilleurs.



De pire en pire



« La situation est assez grave », a expliqué à IRIN John Uniack Davis, directeur national de la Cooperative for Assistance and Relief Everywhere (CARE), une organisation humanitaire internationale. A la fin de l’année 2008, selon le Système d’alerte précoce (SAP) mis en place par le gouvernement, la situation d’insécurité alimentaire de quelque 400 000 Malgaches s’était aggravée dans le sud du pays.



« Les précipitations ont été anormalement faibles toute l’année, les récoltes de décembre ont été tardives et maigres, et la récolte de juin [2009] devrait être assez maigre elle aussi … Par conséquent, l’état nutritionnel des enfants est devenu assez inquiétant », a noté M. Davis.



Selon les estimations du Fonds des Nations Unies pour l'enfance (UNICEF), pas moins de 250 000 enfants sont menacés par la maladie et la malnutrition. « Le problème s’est aggravé au fil du temps, et les gens ont donc de moins en moins de temps pour s’en remettre », a-t-il expliqué.



Les populations « ont encore moins de moyens que par le passé », et leurs biens s’amenuisent. « Face à la fréquence accrue des crises de sécurité alimentaire, les familles ont vendu le peu de richesses qu’elles possédaient et sont moins en mesure de résister aux chocs », a averti M. Davis.




Photo: Tomas de Mul/IRIN  
A Tanandava, les stocks de vivres des écoles sont conservés sous clé

Les populations et les programmes en péril



L’année 2009 a été dure à Madagascar : la communauté humanitaire et les structures administratives fragiles de l’Etat ont été submergées par une sécheresse de plus en plus grave, deux cyclones, une tempête tropicale et des troubles politiques continus.



Le changement de régime aux allures de coup d’Etat, survenu cette année a provoqué un gel de l’aide au développement international, et l’économie du pays fonctionne à peine. Même l’aide humanitaire s’est ralentie : à la suite d’un « appel d’urgence » collectif lancé au début du mois d’avril en vue d’obtenir 36 millions de dollars, les bailleurs ne se sont engagés à verser que 5,5 millions de dollars. 



« On signale une aggravation de l’insécurité alimentaire et de la situation nutritionnelle, et pourtant les interventions du PAM sont considérablement sous-financées », a déclaré Mme Bednarska, de l’agence onusienne. Sur les 8,2 millions de dollars sollicités par l’organisme dans le cadre de l’appel, en effet, les bailleurs ne se sont engagés à verser que 600 000 dollars.



« Les interventions du PAM sont désormais limitées aux opérations d’urgence vitale », a-t-elle indiqué, et l’organisme a dû se financer en interne, en réallouant une partie des fonds utilisés pour financer ses programmes de développement.



« Le bureau national tente de répondre aux besoins les plus essentiels, ciblant 116 000 bénéficiaires en leur distribuant 4 000 tonnes de vivres pour éviter la catastrophe humanitaire ; nous avons dû réduire le nombre de nos bénéficiaires, qui étaient auparavant 150 000 ».



Mauvaise nouvelle pour Tanandava



Le PAM n’à que 600 tonnes de vivres à disposition dans le pays ; cette aide dépend donc de l’arrivée et de l’autorisation d’importation du tonnage restant. La plupart des programmes d’aide alimentaire, y compris le programme d’alimentation scolaire, vont « sans aucun doute » en souffrir, a prévenu Mme Bednarska.



Le programme dépend des fonds gérés par la Banque mondiale, or à la suite de l’agitation politique récente observée dans le pays, et parce que le « "gouvernement de transition" ainsi nommé n’est pas reconnu par la communauté internationale », l’organisme a suspendu toute transaction avec la Haute Autorité de transition (HAT), le nouveau gouvernement au pouvoir à Madagascar.



« Cela risque d’avoir de lourdes conséquences sur la poursuite des activités menées dans les 611 écoles soutenues par le PAM (90 000 enfants) pendant l’année scolaire 2009/10. En attendant, la prochaine période de soudure devrait être difficile », selon Mme Bednarska.



M. Davis de CARE a dit espérer que « l’aide internationale actuelle et la maigre récolte de juin » aideront les populations vulnérables à joindre les deux bouts jusqu’au mois de septembre.



Mais le pire est à venir, a-t-il prévenu : « A partir de septembre, à peu près, une autre période de soudure dangereuse va commencer. Les acteurs nationaux et internationaux doivent prévoir dès maintenant la crise inévitable de septembre pour pouvoir éviter le pire ».



tdm/he