Le ‘remède’ anti-sida du Président dope le recours aux ARV

Le ‘remède contre le sida’ à base de plantes médicinales du président Yahya Jammeh a eu un effet secondaire inattendu, ont dit des experts VIH/SIDA en Gambie : au lieu de pousser les gens à utiliser ce type de thérapie, il a mis en valeur le rôle des médicaments antirétroviraux (ARV) dans le traitement du virus.

Vingt mois après que le président Jammeh eut affirmé avoir découvert un remède contre le sida, le recours à la thérapie antirétrovirale est en hausse et de moins en moins de personnes manifestent leur intérêt à participer au programme du Président, selon un expert VIH/SIDA en Gambie, qui a requis l’anonymat.

Les patients séropositifs, qui étaient sous traitement ARV avant de rejoindre le programme du Président, sont depuis revenus aux ARV.

« Le remède [du Président] a amélioré le recours au ARV en réduisant la stigmatisation sociale liée au VIH et en faisant réaliser aux gens que les traitements traditionnels ne marchent pas toujours », a dit l’expert.

Alors même que le remède en question et son impact sont suivis de près par les experts VIH/SIDA et les personnes vivant avec le virus en Gambie, le sujet reste extrêmement sensible et aucune des personnes contactées par IRIN n’a souhaité être citée nommément.

En janvier 2007, le président Jammeh avait affirmé avoir découvert une cure contre le VIH/SIDA à base de plantes médicinales et lancé un programme pour traiter les personnes vivant avec le virus pendant plusieurs mois avant de les laisser quitter le programme.

Cette affirmation avait été largement condamnée par la communauté internationale, les experts VIH/SIDA étant inquiets à l’idée que cette annonce puisse ralentir le recours déjà faible aux ARV, le seul traitement reconnu à ce jour comme pouvant ralentir la progression du virus.

Les ingrédients composant ce remède ont été gardés secrets.

Kevin Peterson, qui dirige le programme VIH de l’institut britannique Medical research council (MRC) en Gambie, a estimé qu’en moyenne, deux à trois pour cent des Gambiens vivent avec le virus, et que « la tendance générale est une hausse progressive ».

Changement de langage

Le président Jammeh a récemment commencé à modifier le langage qu’il utilisait jusque là pour décrire son remède, selon l’expert VIH/SIDA. « Il ne dit plus que les personnes [séropositives] ont été ‘soignées’ grâce à ce remède, il dit plutôt ‘qu’aucune [trace] du virus n’a été trouvée dans leur organisme’ [à l’issue du programme] ».

Mais ces bienfaits supposés n’ont pas été constatés chez tous les patients ayant suivi ce programme. Au moins l’un d’entre eux est décédé.

Un autre, qui était sous ARV avant de les abandonner pour suivre ce traitement, s’en est sorti de justesse. « Le remède [du Président] n’a pas marché pour moi. J’étais malade tout le temps, ma charge virale [quantité de virus dans le sang] a explosé et j’ai développé une tuberculose ».

Dès la fin de sa participation au programme du Président, le patient est revenu aux ARV et a dû bénéficier de soins pendant plusieurs mois à l’hôpital avant que sa charge virale ne devienne indétectable.

De nombreuses personnes vivant avec le VIH ont exprimé leurs craintes de parler de ce programme à visage découvert. « [Si je parle], le Président pourrait me faire arrêter… et ma famille en souffrira », a dit l’un d’entre eux.

Soutien aux ARV

Tout en continuant à fournir son remède alternatif, le président Jammeh est maintenant devenu un fervent supporter du Secrétariat national de lutte contre le sida (NAS), qui coordonne les centres, les organisations non lucratives ou autres, fournissant des traitements ARV conventionnels à travers tout le pays.

Le directeur du NAS, Alieu Jammeh, a qualifié le remède du Président de traitement « complémentaire » à la thérapie ARV, mais, a-t-il précisé, « le NAS, qui est rattaché à la présidence, finance uniquement les traitements ARV conventionnels ».

En 2004, la Gambie a reçu 34,4 millions de dollars du Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, et les personnes vivant avec le virus sont éligibles gratuitement au traitement du VIH et des infections opportunistes.

Réduire la stigmatisation

L’un des autres effets secondaires du programme présidentiel de traitement est qu’en s’occupant personnellement des personnes vivant avec le VIH, le Président a contribué à réduire la stigmatisation liée au VIH, a estimé Lamine Moko Ceesay, qui a participé à ce programme.

« Il a invité les patients, il a passé des heures avec eux chaque jour, il leur a pratiqué des massages à base d’herbes [médicinales]. Tout cela a aidé les gens à mieux accepter les personnes vivant avec le VIH/SIDA chez eux et dans leurs communautés », a-t-il dit.

Le Président a enrôlé une douzaine de patients par session et il les a traités pendant plusieurs mois, a dit M. Ceesay, l’un des premiers Gambiens à avoir publiquement révélé sa séropositivité. « Quand j’ai révélé [mon statut sérologique, en 2000], il y avait un lourd silence autour du VIH, mais depuis, les attitudes ont changé. On ne me montre plus du doigt, les gens m’encouragent », a-t-il dit.

Il travaille aujourd’hui pour l’organisation Catholic relief services, allant de village en village pour voir avec les communautés comment elles peuvent prendre soin des personnes vivant avec le virus.

« Récemment, en parlant avec des personnes vivant avec le VIH dans ces villages, aucune d’entre elles ne m’a parlé de rejet de la part de leur communauté », a-t-il noté.

Mais M. Jammeh, du NAS, a dit qu’il fallait faire plus pour mettre un terme à la discrimination, particulièrement parmi les groupes vulnérables.

Il a estimé que cela devrait aller de concert avec une stratégie nationale de prévention et de traitement du VIH qui commencerait par des étapes de base, comme la sécurisation des dons sanguins une fois que les personnes sont dépistées, et la surveillance des taux de prévalence. Le NAS travaille actuellement à l’élaboration d’une demande de financement sur cinq ans au Fonds mondial, pour financer ce travail.

« Nous ne pouvons pas être complaisants », a dit M. Jammeh. « Nous voulons nous assurer que nous stoppons les taux de prévalence, et que nous l’inversons ».

Et cela, a-t-il dit, nécessite le soutien inconditionnel du Président.

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