La France prévoit un redéploiement de ses troupes en Afrique

Soucieuse de s’adapter aux nouvelles réalités du terrain, la France envisage de réorganiser ses troupes basées en Afrique pour, selon elle, renforcer les capacités des forces africaines de maintien de la paix.

Le mois dernier, la ministre française de la Défense indiquait que la France procéderait à une réorganisation de ses quelque 7000 soldats en fonction des régions géographiques définies par l’Union africaine (UA).

« Il s’agit d’une évolution très importante qui correspond à celle des Africains eux-mêmes, puisque l’UA s’est fixé des objectifs d’organisation en sous-régions », a expliqué le porte-parole du ministère de la Défense, Jean-Francois Bureau, lors d’une conférence de presse à Paris.

Cependant, si pour certains observateurs cette réorganisation peut servir d’argument pour contrer les critiques d’une politique néocoloniale, la France n’est pas encore prête à se passer d’une présence militaire en Afrique.

« La France n’aurait pas été une nouvelle grande puissance en 1960, sans sa présence en Afrique », a déclaré Jean-Pierre Dozon, directeur de recherche à l’école des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS) à Paris, en faisant référence à l’année au cours de laquelle de nombreuses colonies ont acquis leur indépendance.

En maintenant une forte présence militaire et économique sur le continent, la France, qui fait partie des cinq membres permanents du Conseil de sécurité, peut compter sur le soutien traditionnel d’un groupe de pays africains aux Nations unies.

Mais au cours des dernières années, la présence militaire française en Afrique a été de moins en moins tolérée par les populations des pays africains et les dépenses militaires ont augmenté en raison des nombreuses troupes françaises déployées sur des théâtres d’opération tels que les Balkans.

Les gouvernements successifs ont réduit d’un tiers les effectifs militaires présents en Afrique, au cours des dix dernières années, et les rotations des troupes ont été plus fréquentes qu’auparavant.

Pour Antoine Glaser, rédacteur en chef de la revue La Lettre du Continent, plus de quarante ans après les indépendances, la perte d’influence en Afrique signifie une perte de toute autorité sur la scène internationale. Mais la France n’a plus les moyens de maintenir la présence militaire qu’elle avait auparavant, a-t-il fait remarquer.

Les événements en Côte d'Ivoire rappellent de tristes souvenirs

Avec un budget annuel de près de 200 millions d’euros (240 millions de dollars américains), dont une bonne partie est payée par le contribuable français, les opérations de l’ancienne puissance coloniale en Côte d’Ivoire - un pays en guerre où quelque 4 000 soldats français et des casques bleus de l’ONU assurent des opérations de maintien de la paix – ont mis en lumière le poids financier que représente une forte présence militaire en Afrique.

« Les changements proposés ont pour but de réaliser des économies substantielles », a ajouté M. Glaser.


Manifestation contre la présence française en Côte d'Ivoire

A en croire les autorités françaises, la prochaine réorganisation vise à renforcer la coopération avec l’UA qui envisage de mettre sur pied d’ici 2010 une force africaine de prépositionnement (ASF) de 25 000 hommes capables d’effectuer des missions de maintien de la paix.

L’ASF s’appuiera sur cinq brigades correspondant chacune à une sous-région, et elle sera composée d’éléments de la police et de civils.

Selon certains observateurs, les récents évènements qui se sont produits en Afrique peuvent aussi expliquer la volonté de désengagement de la France.

L’incident le plus sérieux s’est produit en novembre dernier lorsque les troupes françaises de l’opération Licorne ont brièvement pris part à la guerre civile après avoir essuyé un bombardement de l’armée de l’air ivoirienne qui a fait neuf victimes dans leurs rangs.

En représailles, la France avait détruit la quasi-totalité de la flotte de l’armée de l’air ivoirienne, puis secouru et évacué des milliers de ressortissants français contraints de fuir les violentes manifestations anti-Français.

Les émeutes de Côte d'Ivoire ont ravivé les souvenirs douloureux des évacuations des Français d’Algérie, il y a plus de quarante ans, a confié M. Dozon à IRIN.

« Le premier réflexe du Français moyen a consisté à se demander : 'Qu’est-ce qu’on fait là-bas ?'. Les gens ne veulent pas revivre ces événements en 2004 ».

Selon, Gilles Yabi, spécialiste de l’Afrique de l’ouest à International Crisis Group, une organisation multinationale indépendante, les populations africaines, et les jeunes gens en particulier, apprécient de moins en moins la présence militaire française dans leur pays.

« Tant que les bases sont permanentes, le sentiment de méfiance subsistera et les gens penseront que ces troupes sont là pour soutenir les gouvernements favorables à la France, même si ceux-ci ne sont pas nécessairement démocratiques", a fait remarquer M. Yabi, depuis son bureau de Dakar.

Et malgré la réorganisation des troupes françaises, la France reste la seule ancienne puissance coloniale à disposer encore de bases permanentes en Afrique.

Pour certains analystes, cela signifie que la France reste la seule puissance à pouvoir apporter une aide logistique rapide au continent qui, bien qu’il fournisse trente pour cent des forces des Nations unies déployées dans le monde, peut encore tirer parti de l’expérience française en matière de maintien de la paix.

« Les forces de l’UA ne disposent pas encore des compétences et des ressources nécessaires pour mener à bien des missions complexes », a expliqué M. Yabi. « Elles ont besoin d’une formation et d’un soutien logistique ».

Quel Etat serait le mieux placé pour diriger les interventions ?

Les interventions étrangères peuvent s’avérer très déterminantes dans les missions de maintien de la paix qui ne sont pas supervisées par de l’ONU, a fait remarquer Mark Malan, responsable du centre international Kofi Annan de formation au maintien de la paix. Ouvert à Accra en 2004, ce centre a pour objectifs de renforcer les capacités de la sous-région à faire face aux conflits.

M. Malan a pris l’exemple de pays en conflit comme le Burundi, le Liberia et la Côte-d'Ivoire où une puissance étrangère – l’Afrique du sud, les Etats-Unis et la France, respectivement – ont joué un rôle important avant l’intervention de l’ONU.

« Mais quel Etat serait le mieux placé pour diriger ces interventions ? Le débat reste ouvert », a-t-il expliqué à IRIN.

Pour M. Dozon, la solution la plus simple serait que l’Union européenne se substitue à la France. Il a salué la proposition française d’« européaniser » les bases en favorisant une présence plus importante du personnel militaire et d’organisations non gouvernementales (ONG) de l’UE.

En mettant ses ressources en commun avec celles de l’UE, la France pourrait réaliser des économies et mieux se défendre contre les accusations de néo-colonialisme, a-t-il indiqué.
D’après le projet français, qui sera rendu public lors du sommet franco-africain qui se tiendra en décembre à Bamako, les troupes présentes dans cinq pays francophones -- Côte d'Ivoire, Sénégal, Gabon, Tchad et Djibouti – seront regroupées dans trois bases africaines qui correspondent à trois sous-régions de l’UA : le Sénégal, pour l’Afrique de l’ouest, le Gabon pour l’Afrique centrale, et Djibouti pour l’Afrique de l’Est.

Les troupes basées sur l’île française de la Réunion, dans l’océan Indien, représenteront la sous-région d’Afrique australe.


Le président français Jacques Chirac et son homologue sénégalais Abdoulaye Wade

Celles basées actuellement au Tchad seront intégrées aux troupes du Gabon, et celles de l’opération Licorne en Côte d’Ivoire seront redéployées au Sénégal, une fois la paix restaurée.

Selon les autorités françaises, les effectifs présents sur le terrain et les accords de défense signés avec les différents pays ne seront pas affectés par ces nouvelles mesures.

Mais pour M. Glaser, la France ne cédera pas une parcelle de son pouvoir.

« C’est un changement de discours politique, mais pour l’instant ça ne change absolument rien sur le terrain », a-t-il expliqué. « C’est Chirac qui va décider si oui ou non la France va intervenir dans un pays ».